Quand Marco rêve de son Vendée Globe

Le Vendée Blog

Par Marc Guillemot (skippeur de « Safran »)*

On y arrive, dans le pot-au-noir. Déjà franchi dans l’autre sens en novembre, il se dessine comme une ombre en avant de l’étrave. Derrière, au bout du sillage, le soleil encore très sud est au zénith, à la verticale de la corne du Brésil. Le vent mollit, devient instable, le ciel se noircit, les grains se forment et défilent plus ou moins vite. Très vite, l’horizon n’est plus perceptible, il devient marginal et confus.

(c) Eric Rousseau / DPPI

© Eric Rousseau / DPPI

J’essaie de dormir, le vent s’est stabilisé à une dizaine de nœuds, il semble s’orienter au sud-sud-est. J’en profite pour récupérer un peu sur ma bannette. Dehors ça bouge, il faudra ajuster les voiles, les remplacer, les affaler et en hisser d’autres.

C’est un peu comme une prairie au printemps, bien verte et remplie de vies, coupée au milieu par une zone de « tristitude », éteinte depuis longtemps, sans arbre, sans faune, sans rien, et qu’il faut traverser. On s’attend à de mauvaises surprises, le grain violent arrivé sans fanfare qui casse un sommeil pourtant mérité et bienfaiteur. Il faut gérer sans perdre de temps, ne pas se mettre en mode panique.

La frontale vissée sur le crâne, très légèrement vêtu, je cours sur le pont, choque la voile, tire la barre, le bateau est fortement gîté, limite couché sur l’eau. Ne rien casser, ne rien compromettre, ne rien gâcher. Surtout pas maintenant. Devant, c’est un abîme. Je ne distingue plus rien, la pluie est violente, j’essaie de trouver un peu de lucidité dans ce cauchemar. J’ai trop chaud, je transpire, j’avance à l’aveugle, le vent diminue, la queue du nuage se rapproche, je vais m’en sortir, il le faut, et, soudain, un grand boum. Aïe, c’est violent ! Enroulé dans ma couette, je viens de tomber du lit, en nage et complètement affolé. Je frissonne. Assis sur la fesse gauche en équilibre instable, je constate une nouvelle fois que depuis longtemps la course est finie, ce sont les autres qui se battent avec leurs voiles à jongler entre les grains.

Alors j’attends, yeux fermés, le prochain rêve nocturne avec délice et envie. Celui qui me transportera à nouveau sur l’eau salée de l’océan encore désert de ma nuit étoilée. Il n’allait pas tarder. Il fallait juste ne plus y penser pour que la surprise arrive. Les calmes de cette zone sont très variables et se déplacent constamment, en obéissant aux forces opposées des deux centres d’action représentés par les anticyclones de Sainte-Hélène, au sud, et celui des Açores, au nord. L’Atlantique nord va bientôt ouvrir ses portes et, sans l’appui des jumelles, le mirage de la côte apparaîtra. On s’en rapproche, il faut tenir et continuer sa longue marche vers le nord, là-bas vers en haut.

Dicton du jour : « Mieux vaut attraper le torticolis en visant trop haut que de devenir voûté en regardant trop bas » (par Jacques Chancel, dans l’Almanach du marin breton, édition de 2007).

© Libération – 18 01 13

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